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INTERVIEW: UN SMIC BEAUTE

"Si je vous avais dit, en 1960, qu'on dynamiterait les barres HLM, vous m'auriez pris pour un demeuré".

LES TOURS INFERNALES

Ces deux-là se sont trop souvent promené sur l'esplanade battue par les vents de la Défense. Pour le travail, bien sûr. Et ils ont craqué. Olivier Griette, écrivain, et Valentin Fiume-Freddo, dessinateur en architecture en ont eu assez de subir en silence le massacre de Paris par une clique d'architectes et de promoteurs n'ayant rien à envier aux délires de Ceaucescu. Alors, ils ont réagi via un livre étonnant *. Contestable ? Il suffit de leur demander.

*Paris Ressuscité. Editions L'Age d'Homme, 146 pages.

Antoine Yanni : Qu'est-ce que l'architecture ?

Olivier Griette : C'est l'art de rendre l'habitat humain le plus agréable possible par le biais de l'esthétique.

Valentin Fiume-Freddo : Tout bâtiment constitue à la base une nuisance pour l'environnement. L'architecture est la science permettant de transformer cette nuisance en oeuvre d'art.

-Y-a-t-il une définition objective du beau en architecture ?

OG : Une architecture réussie donne l'impression d'avoir toujours existé.
VFF : Il y en a une en ce sens où des moyens objectifs ont été mis au point pour faire du beau -pas forcément du génial, mais du beau à coup sûr. Par exemple, la Madeleine est assez conventionnelle, mais elle offre un minimum de beauté garantie.

-Un SMIC beauté ?

VFF : Exactement !
-Quels sont ces moyens objectifs ?

VFF : Ce sont des proportions, des objets et des matériaux qui ont fait leur preuve. Par exemple, le calcaire de Paris.

-Peut-on faire du beau avec du béton, du verre et de l'aluminium ?

OG : C'est assez difficile parce qu'il y a la vérité du matériau. Normalement, vous devez construire avec ce qui se trouve dans le sous-sol de l'endroit prévu. Par exemple, l'âme de Paris, c'est la pierre de taille qu'on trouve sur place. Maintenant, si vous remplacez cette pierre par du béton, vous constaterez deux choses. D'abord, un recul esthétique certain, ensuite, une architecture impersonnelle, interchangeable, puisqu'on retrouve ce béton à Sydney, à Portland ou à Shanghaï.

VFF : Le grand architecte Georges Gromort, aujourd'hui totalement déconsidéré, dit que les possibilités offertes par le béton sont assez restreintes. Je parle là du béton classique. Le béton très haut de gamme qu'on retrouve au Caroussel du Louvre est lui très fin... et très cher.

OG : En plus, vous serez obligé de l'habiller, ce béton, puisque c'est un matériau très terne.

VFF : C'est aussi une question de contexte. Au Touquet -catastrophe architecturale absolue-, vous avez un hôtel inspiré -peut-être involontairement- des bunkers du mur de l'Atlantique. Résultat : cet hôtel de béton ultramoderne est le bâtiment le moins laid du Touquet ! Et puis il existe quand même quelques rares réussites : le premier immeuble construit en béton armé, qui se trouve 1 rue Danton à Paris, par exemple, qui s'inspire du gothique et de la Renaissance.

-De quand date la rupture entre l'architecture esthétique et l'architecture "moderne" ?

OG : Le drame a commencé dès la fin du XIXe siècle avec l'emploi du béton armé, sous l'inspiration de quelques théoriciens comme Adolf Loos. Cet homme a publié en 1908 un ouvrage très important intitulé Ornement et crime, qui va influencer tout le XXe siècle. La thèse est contenue dans le titre : pour lui, tout ornement est criminel. Un très bon exemple de cette thèse se trouve à Paris, 15 avenue Junot. C'est la maison Tzara, construite par Loos lui-même, et qui est l'archétype de l'architecture moderne : deux caisses à savon superposées avec des ouvertures rectangulaires. C'est absolument immonde et aujourd'hui encore, un siècle après sa construction, vous n'avez toujours pas l'adhésion du public.

VFF : Le triomphe de cette architecture, ce sont les "Trente glorieuses" -les trente calamiteuses de l'architecture-, où on a vraiment voulu ne pas rater le train de l'application massive des théories modernistes sur les ruines de la seconde guerre mondiale. Et le fruit de cette application, le voilà (NDLR : il ouvre la fenêtre et désigne le bâtiment d'en face) : des immeubles de quinze étages en plein Paris.

-Peut-on revenir en arrière ?

OG : Paradoxalement, je dirais qu'il faut plutôt aller de l'avant. Le modernisme est une parenthèse qui s'éternise depuis un siècle : ça commence à faire long. Il n'a pas fait ses preuves. Mais il reflue déjà.

-Vous en êtes sûr ?

OG : Si je vous avais dit, en 1960, qu'on dynamiterait les barres HLM, vous m'auriez pris pour un demeuré. Elles ont été dynamitées. Tout est possible. Il n'y a pas de fatalité en matière d'architecture.

-On pourrait vous rétorquer qu'on construit aujourd'hui des cubes certes plus petits que les barres d'autrefois, mais toujours aussi laids...

OG : Il y a déjà des doutes sur le gabarit, sur la hauteur. Aujourd'hui, on n'imaginerait même pas construire l'équivalent de la tour Montparnasse en plein Paris. C'est une évolution, même si le grand public ne s'en rend pas compte. Une partie grandissante de la population prend conscience qu'il y a d'autres solutions que la laideur fonctionnelle.

VFF : Je récuse totalement le concept même de retour en arrière : c'est une façon d'accepter l'esprit des partisans de la tour Montparnasse, les "laidistes". Ça ne veut rien dire, "revenir en arrière" : au XIXe siècle, il y a eu un courant architectural qu'on a appelé l'éclectisme. On construisait des immeubles néo-gothiques, néo-renaissance, etc. Certains immeubles reprenaient le décor de l'hôtel de Sens ou de l'hôtel de Cluny... mais faisaient sept étages. Pour un architecte du Moyen-Age, c'eût été une hérésie. L'architecte qui a construit ce bâtiment, tout en s'inspirant des anciens, a dû innover. Je vous donne un autre exemple : Palladio, architecte de la Renaissance, a imité l'Antiquité, mais toute personne qui s'y connaît un peu voit la différence. Ce n'est pas du style antique, mais du style Renaissance. C'est une évolution naturelle : quand on copie, on ne copie pas. L'accusation de pastiche est un faux procès. Elle n'est utilisée que dans le but de combattre ceux qui veulent s'inspirer d'un style et sont partisans d'une certaine tradition. Le pastiche n'existe pas.

-Il y a une autre attaque qu'on utilise contre les partisans de l'architecture esthétique : l'accusation de façadisme, cette méthode consistant à détruire l'intérieur d'un immeuble tout en sauvegardant telle quelle la façade.

OG : Vous parliez de SMIC beauté tout à l'heure. En ce sens, le façadisme tel qu'il se pratique encore à Paris est vraiment un minimum. Etant donné qu'on est incapable de refaire quelque chose de bien par rapport à un immeuble du Second Empire, on voit mal comment ne pas faire autrement. Imaginez une façade moderniste dans une avenue haussmannienne !

VFF : Olivier parle du façadisme pur et dur, mais un autre est aussi remis en cause, celui qui est l'expression du ras-le-bol du public pour l'architecture industrielle -pour la construction industrielle, plutôt.

OG : Petite parenthèse : lorsqu'on dit "construction industrielle", on a l'air péjoratif. Cependant, Adolf Loos lui-même revendiquait cette appellation !

VFF : Le façadisme est stigmatisé parce qu'il produit de mauvais pastiches. Il est vrai que les mauvais petits architectes d'aujourd'hui -je ne parle pas ici des grands noms- essaient d'imiter le style Second Empire sans en connaître le langage. Les modernistes ont alors beau jeu de crier au loup façadiste tuant la création. En réalité, la construction privée sait très bien que les gens en ont assez de ces façades rideau de verre ombré.

-N'avez vous pas l'impression d'être un peu isolé dans votre combat ?

OG : Etant donné la place que nous laissent les médias, par rapport à celle occupée par les modernistes, on pourrait le croire. La réalité est tout autre. Dès que vous allez aux Etats-Unis ou en Angleterre, vous constatez qu'il y énormément d'architectes qui se réfèrent à la tradition, comme Alan Greenberg, John Blatteau, Dimitrios Porfirios, etc. Si nous sommes isolés dans le monde médiatique français, nous ne le sommes pas du tout dans le reste du monde, et ça se voit au travers de la nervosité de l'architecture officielle qui verrouille le système.

-Y-a-t-il un lobby "beautiste" ?

VFF : Dans les pays anglo-saxons, oui. Et la fondation du prince Charles en est l'illustration. La France est encore trop pompidolienne. Je crois que la grande trouille du bourgeois, c'est de rater une seconde fois les impressionnistes. D'où le dadaïsme d'Etat.

OG : Les pompiers, aujourd'hui, ce sont eux !

-Objection ultime : le beau coûterait trop cher. Imparable ?

OG : Au contraire! Cette histoire des coûts est une escroquerie intellectuelle. Il faut savoir que la bibliothèque Mitterrand, c'est ruineux ! Si vous voulez faire des logements les moins chers possibles, et si vous faites les calculs, vous découvrirez que ce sont les immeubles de trois étages au plus qui correspondent à ce critère, et non les grandes tours. Pourquoi ? Parce que les grandes barres et les tours exigent un renforcement considérable de la structure de l'immeuble.

VFF : Ce que les gens ne savent pas, c'est que l'architecture, aujourd'hui, c'est du design. La construction est faite, pour la plus grande part, par les ingénieurs des bureaux d'études, dont les études préalables coûtent horriblement cher. Concernant les constructions de prestige, on essaie toujours d'épater la galerie en construisant plus haut ou plus original : on invente des problèmes qui ne se posent pas et on les résout. La question du prix est donc l'argument le plus faible qu'on puisse utiliser contre nous.

-Faire du beau ne coûterait donc pas plus cher ?

VFF : Avec le prix qu'a coûté la bibliothèque Mitterrand, vous pouvez reconstruire Francfort tel qu'elle était avant les bombardements de 1945, c'est-à-dire comportant la plus grande superficie de maisons à colombages d'Europe.

OG : Autre argument : on est actuellement en train de reconstruire la Fraue Kirche, la magnifique église baroque de Dresde -avec des fonds privés. Evidemment, les ayatollahs du modernisme ont crié au gaspillage. Savez-vous ce que représente le prix de cette reconstruction ? Quinze kilomètres d'autoroutes...

VFF : Non seulement le beau ne coûte pas cher, mais il rapporte. Allez dans un supermarché et demandez une méthode d'allemand : il y a neuf chances sur dix pour que la photo de couverture représente les maisons de style Renaissance de Francfort. Or, ces maisons assurent l'intégralité des revenus touristiques de la ville. Une étude a démontré d'ailleurs qu'il y avait une corrélation entre le pourcentage d'architecture "prémoderne" d'une ville et le nombre de visiteurs qu'elle accueille.

OG : Il est intéressant de noter que ces maisons ont été construites récemment avec des moyens et des matériaux de l'époque contre l'unanimité du jury d'architectes de la municipalité et avec l'assentiment de 90 % de la population. Pour les architectes modernistes, il y a un signe égal entre Notre-Dame et le Centre Pompidou.

-Il serait intéressant de leur demander s'ils mettent un signe égal entre une belle femme et une femme laide...

VFF : Ils disent souvent que la Défense est magnifique la nuit. C'est aussi le cas d'une femme laide ! (rires).

-En un mot : Le Corbusier ?
OG : Démiurge aigri.

VFF : Protestant coincé.

-Beauté ?

OG : Plaisir.

VFF : La femme.

-Avenir ?

OG : Renaissance

VFF : Paris ressuscité.

-Paris ?

OG : Plus belle ville du monde !

VFF : Métropole blessée.

-World Trade Center ?

OG : Deux jumeaux sans aucune imagination.

VFF : A ne surtout pas reconstruire à l'identique !

© Valentin FIUME-FREDDO 2006